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ENTRETIEN AVEC MARIANNE SEIMAN par Annette Petavy La version originale de cet entretien (en anglais), se trouve ici, avec de nombreuses illustrations. Les illustrations de cet article proviennent toutes de l'album Flickr de Marianne Seiman, et sont utilisées avec son autorisation.
En étudiant la galerie photos dans le dernier numéro de Crochet Insider, j'ai découvert les oeuvres fascinantes de Marianne Seiman, une artiste crocheteuse d'Estonie. J'ai tout de suite voulu savoir plus sur elle et sur son travail. J'ai admiré son album chez Flickr, et suis devenue une lectrice assidue de son blog (en estonien, mais partiellement traduit en anglais). Cela ne me suffisait pas. Je voulais en savoir encore plus. Je voulais aussi faire connaître Marianne à un plus grand public. Heureusement, pour moi comme pour vous, Marianne a bien voulu m'accorder un entretien. ANNETTE: Bonjour Marianne! Commençons au début: Qui êtes-vous? Pouvez-vous nous parler un peu de vous-même, votre situation dans la vie actuellement et ce que vous avez fait auparavant? MARIANNE: Je m'appelle Marianne Seiman et je suis Estonienne. J'ai 31 ans et je suis la mère de trois jeunes enfants (6 ans, 4 ans et 8 mois). Je suis née à Tallinn, la capitale de l'Estonie, mais j'ai déménagé à la campagne il y a 7 ans. Dans ma jeunesse j'ai fait de la natation dans l'équipe nationale de l'Estonie. Ensuite, quand j'avais vingt et quelques années, j'étais mannequin, toujours en voyage entre Milan, Paris, New York et d'autres. Actuellement, je me concentre sur ma famille et aussi sur le travail manuel. A: Depuis quand crochetez-vous? Qui vous a appris? M: J'ai appris le crochet quand j'avais cinq ou six ans. Je ne sais pas si c'était ma mère ou ma grand-mère qui m'a appris, parce qu'elles étaient toutes les deux très douées pour les travaux manuels. Ma grand-mère avait toujours un travail dans ses mains, du crochet, du tricot ou de la broderie. Ma maman était celle qui cousait les vêtements, pour elle-même, pour moi et pour mon frère. A l'époque, c'était une nécessité. C'était l'époque où l'Estonie faisait partie de l'Union Soviétique. On manquait de vêtements et de beaucoup d'autres choses. A: J'ai vu sur votre blog que vous faites de la broderie fantastique aussi. Quels autres travaux d'aiguilles pratiquez-vous? M: En fait, je suis en train d'apprendre les points de broderie! Je vais faire cela tout au long de l'année, un point par semaine. C'est le défi Take a Stitch Tuesday, lancé par SharonB du blog Inaminuteago.com. Elle montre un nouveau point sur son blog chaque mardi, et des personnes du monde entier peuvent relever le défi et faire des marquoirs. J'ai choisi de broder un sac crocheté feutré. Le premier sera bientôt terminé, et je prévois de continuer à faire des points sur des sacs crochetés. A la fin de l'année, j'en aurai une belle collection! Vous comprenez pourquoi j'adore Internet? Il y a tant de possibilités d'apprendre de nouvelles choses, sans même quitter la maison. Mais revenons à votre question. Je sais tricoter, mais cela me prend une éternité en ce moment. Je sais aussi coudre quelques vêtements basiques. Pour être tout à fait sincère, il y a sept ans mon niveau était aussi bon, ou mauvais, en tricot, en crochet et en couture. Je me suis consacrée au crochet uniquement parce que c'était plus facile à faire quand mon premier bébé est arrivé. C'était le genre d'enfant qui avait constamment besoin d'être près de moi - je la tenais dans mes bras et crochetais en même temps! J'ai arrêté le tricot et la couture. Ensuite j'ai appris le feutrage à l'eau sur Internet. Dans l'avenir j'aimerais apprendre le filage, et aussi commencer à jouer avec les tissus. Travailler un peu sur une machine de feutrage à l'aiguille. Ahh, il y a tant de choses que je voudrais faire! A: Vous êtes Estonienne, ce qui veut dire que vous vivez dans un pays dont la plupart de nos lecteurs ne savent que peu de choses. Pouvez-vous nous parler un peu de la tradition textile en Estonie? Quelle influence cette tradition a-t-elle pu avoir sur votre travail? M: Notre tradition textile remonte à des siècles et des siècles. Les femmes tissaient et faisaient ensuite des vêtements avec le tissu. Les matières premières utilisées étaient principalement le lin et la laine. A cause du climat froid, on tricotait des chaussettes et des moufles de partout. Nancy Bush a écrit un livre sur le tricot traditionnel en Estonie. Les femmes décoraient aussi leurs vêtements avec des broderies, comme on peut le voir dans les costumes nationaux estoniens. Je peux recommender deux liens si quelqu'un est interessé: Craft and Arts in Estonia et Estonian Folk Culture sur le site du Musée National d'Estonie. Mais je pense avoir été plus influencée par le travail de ma grand-mère et de ma mère que par l'artisanat estonien traditionnel. Dans mon enfance, le recyclage faisait partie du quotidien - pas parce que c'était branché, mais parce que c'était nécessaire. Si vous aviez la chance de trouver des matières premières, elles étaient très simples, et il fallait vraiment faire preuve d'imagination pour en faire quelque chose d'unique et de beau. A: Si je devais décrire vous créations en un seul mot, ce serait "inspirées". Où trouvez-vous votre inspiration? M: Même si ma mère et ma grand-mère étaient très douées, elles suivaient encore les "règles", et étaient assez restrictives dans leurs idées sur comment les choses devaient être faites (ces idées s'appliquaient aux travaux manuels ainsi qu'à la vie en général). Je pense que mon travail en tant que mannequin, avec les voyages et les rencontres avec des cultures différentes et des gens du monde entier, a fortement contribué à changer ma propre vision de la vie. J'en ai aussi tiré le courage d'essayer différentes choses dans mon travail. Aujourd'hui je trouve mon inspiration et de l'information sur Internet - sur des blogs, des sites d'artistes et sur flickr.com. Je peux être inspirée par des combinaisons de couleurs fantastiques, des formes et des textures que je trouve dans des oeuvres d'art textile, des bijoux, de bonnes photos etc. A: J'ai découvert que votre blog est bien plus qu'un endroit où vous montrez vos propres oeuvres. C'est aussi une source intarissable de liens vers des très beaux sites d'artisanat. Vous êtes mère de trois enfants et une artiste productive - comment trouvez- vous le temps d'aller surfer sur Internet? M: Peut-être parce que nous n'avons pas la télé (par choix, bien sûr)! Plus sérieusement, je suis internaute depuis pas mal d'années maintenant (6 à 7 ans) et mes méthodes ont évolué avec le temps. Au départ, je faisait simplement une recherche sur Google sur "crochet" ou un autre sujet, ce qui m'amenait à y passer plus de temps avec moins d'efficacité. Maintenant, j'ai mes bloggeurs préférés qui trouvent beaucoup d'information et de liens relatifs aux sujets qui m'intéressent, et je n'ai plus besoin de passer autant de temps sur le Net moi-même. A: Quel genre de modèles préférez-vous faire? M: Quand je suis revenue au crochet il y a environ sept ans, je crochetais des napperons comme ma grand-mère avait l'habitude de le faire. Puis, j'ai assez rapidement commencé à crocheter des bikinis et des petits hauts sans manches. A l'époque je pensais vendre mes modèles tout faits en Estonie. J'ai choisi ce type de modèles parce qu'ils étaient tout petits et le coût de revient n'était pas très élévé - il était donc possible de s'en faire un peu d'argent. Comme de nombreux Estoniens savent encore tricoter et crocheter, les vêtements faits main ne sont pas encore considérés comme des produits de luxe, et les gens hésitent à les acheter à un prix correct. Puis, quelque part sur mon chemin j'ai découvert le crochet "free-form", j'ai créé mon blog et je n'ai plus pensé à vendre. C'était une sorte de libération. J'ai commencé à crocheter des pièces plus grosses comme les jupes, les sacs à main, les chapeaux et les écharpes. J'ai fait des bijoux aussi. J'ai mis des photos sur flickr, et j'ai eu des réactions positives, ainsi que quelques propositions intéressantes. A: Dans votre travail je trouve ce qu'un écrivain appelerait "une voix", votre propre style très personnel. Comment ce style s'est-il dévéloppé? M: Oh, je ne sais pas! (sourire). J'ai été impressionnée et influencée par le travail de Sylvia Cosh, James Walters, Prudence Mapstone, Myra Wood, Margaret Hubert et par beaucoup d'autres. Mais ce que vous voyez là n'est que le début. Je n'ai pas encore eu la possibilité de me poser pour créer, créer, créer pendant des heures sans devoir m'occuper d'autres choses. Pourqoui tant de mes pièces sont à base de motifs circulaires? Parce que c'est quelque chose que je peux faire quand je me promène avec mes enfants ou pendant la cuisson du repas. C'est facile à reprendre en main et poser de nouveau dès qu'il faut. (sourire). A: Vous travaillez-donc n'importe quand et n'importe où! Quelles conséquences a cette méthode sur votre processus de création? Commencez-vous avec un projet précis en tête, ou faites-vous d'abord les motifs et le projet prend forme ensuite? Parlez-nous un peu de votre processus créatif! M: En général, j'ai une sorte d'image de la pièce finie dans ma tête. Pas une image très détaillée, juste la silhouette et l'ambiance. Ensuite, je commence à travailler. Je ne fais pas de calculs, je suis mon intuition. Quand j'ai terminé pas mal de motifs, je les étale, je vois ce qui manque (par rapport aux couleurs, à la taille etc.), je comble les vides, j'ajoute un peu ici, un peu par-là... Je ne défais pas. Si quelque chose ne ressort pas correctement, je trouve une manière de l'améliorer en ajoutant des choses, jamais en défaisant. C'est aussi la raison pour laquelle je n'aime pas trop écrire des explications - il faut planifier le travail en avance, et le rendre intelligible aux autres. C'est pourquoi les modèles que je fais pour un magazine estonien sont beaucoup plus simples que mon travail habituel. Je suis évidemment consciente que je ne suis qu'une débutant dans l'écriture d'explications. J'espère que ce sera plus facile avec plus d'expérience. A: Vos combinaisons de couleurs sont magnifiques. Comment choississez-vous vos couleurs? Quelles couleurs et combinaisons de couleurs sont vos préférés? Qu'est-ce que vous n'aimez pas en matière de couleurs? M: J'adore les couleurs. Toutes les couleurs. Je n'ai pas besoin de réfléchir pour savoir ce qui va ensemble, cela vient tout seul. Mes préférences changent au cours du temps. Il y a quelques années, c'étaient des roses et des violets. Ensuite, une combinaison de bruns-rouge et d'orange. Ensuite du vert, et du bleu. Cela n'a aucune importance, je les aime vraiment toutes. Je ne trouve pas une couleur que je détesterait vraiment. A: Travaillez-vous avec des laines estoniennes, ou avec des laines d'autres pays? Quelles laines trouve-t-on en Estonie? M: La laine des lainiers estoniens gratte un peu trop à mon goût, mais elle feutre très bien. Je travaille aussi pas mal avec de la laine peignée en rubans (pencil roving) fabriquée localement. Je l'utilise pour faire des sacs ou des chapeaux. D'abord, je crochète directement la laine, puis je le feutre dans la machine à laver. Finalement, je décore avec du crochet, de la broderie et des perles. Pour mes pièces de crochet j'utilise des laines fabriquées dans d'autres pays. Bien sûr, le choix de laines disponibles actuellement ne peut être comparé avec ce qu'on avait il y a quinze ans, mais il est loin d'être aussi diversifié qu'aux Etats-Unis. La marque finlandaise Novita se trouve de partout en Estonie. Bergère de France est aussi plutôt bien représentée, ainsi que Steinbach Wolle d'Autriche, G-B Wolle d'Allemagne, Toptex de République Tchèque, Katia d'Espagne et quelques marques italiennes. A: Je pense que nos lecteurs seraient très intéressés d'apprendre davantage sur votre technique. Par exemple, je regarde le jardin - les fleurs feutrés avec les pistilles et les étamines qui dépassent. Comment avez-vous obtenu la forme des fleurs, comment avez-vous fait les étamines, et comment les avez-vous fixées? Dans votre travail "free-form" vous utilisez aussi certaines techniques qui donnent un résultat très particulier. Par example, dans votre jupe turquoise décorée de fleurs - les grandes tiges, est-ce du crochet en surface? Les feuilles, sont-elles des motifs séparés? M: Les fleurs sont feutrées à l'eau. Je fais d'abord 3 à 4 fines couches de laine cardée. Je les aspèrge d'eau chaude savonneuse, je couvre avec de la tulle (pour éviter que la laine attache à mes doigts), et je commence à masser la laine doucement avec des mouvements en rond. Quand les couches de laine adhèrent entre elles, j'enlève la tulle, et je continue à frotter la laine avec mes mains. Pour former la fleur je mets mon doigt au milieu de la pièce de laine, et je commence à feutrer autour de mon doigt. Pour finaliser la forme de la fleur je coupe parfois des petales aux ciseaux, et parfois je les laisse telles quelles. Le feutrage, c'est génial, vous pouvez vraiment sculpter la pièce comme vous voulez. Les étamines sont crochetées et cousues à la main. Quand je travaille au crochet je fais beaucoup de crochet de surface et des décorations crochetées. La partie principale du vêtement ou de l'accessoire est en général composée de motifs ou simplement de brides, puisque j'ai de jeunes enfants qui demandent mon attention et je peux crocheter des motifs comme ça, sans réfléchir. Quand je fait du "free-form" j'ai besoin de m'installer entourée par mes fils et me concentrer, sans être dérangée. Pour personnaliser les pièces simples, je fais du crochet en surface et ajoute des décorations crochetées. Vous avez bien vu pour la jupe, c'est exactement la méthode que j'ai utilisé. A: Comment reliez-vous les cercles et autres petites pièces? Utilisez-vous plusieurs méthodes? M: Quand je relie le cercles pour la partie principale de la pièce je les attache au crochet, avec des mailles en l'air. Quant aux décorations, je les couds à la main. Souvent j'ajoute aussi quelques perles et un peu de broderie. A: Depuis peu vous êtes une créatrice professionnelle. Pouvez-vous nous en parler? M: J'ai commencé à travailler pour un magazine estonien de travaux manuels, "Käsitöö". Il y a environ un an, j'ai écrit un article sur le crochet "free-form" pour ce magazine, et j'ai crocheté quelques pièces pour illustrer l'article. Ensuite, le rédacteur en chef m'a demandé de créer quelques modèles avec explications pour les numéros à venir. Bizarrement, j'ai dit oui, même si écrire des explications n'est vraiment pas mon truc (sourire). C'est un magazine trimestriel, et mes modèles (des sacs, des écharpes, des bijoux et une jupe) ont été publiés dans les deux derniers numéros. En ce moment, je suis en train de finir les pièces pour le prochain numéro. A: Pouvez-vous nous parler un peu plus de votre expérience en tant que mannequin - comment c'est arrivé, pendant combien de temps vous avez fait ce travail, comment c'était. Les mannequins sont souvent regardés de haut - on les décrit comme des anorexiques droguées. Toutefois, vous semblez garder un bon souvenir de cette expérience. M: Je suis arrivée dans le monde du mannequinat par le biais d'un concours organisé en Estonie en 1994. Un ami a insisté pour que j'envoie des photos, et j'ai fini par gagner le concours. Rapidement, j'étais dans un avion pour Hawaii pour le concours international "Supermodel of the World". Voilà comment cela a commencé. En tout, j'étais mannequin pendant environ cinq ans. Au début c'était compliqué à cause des visas. Pour une citoyenne d'un tout nouveau pays, ce qui était le cas de l'Estonie à l'époque, il y avait beaucoup de paperasse et beaucoup d'attente. J'ai adoré ce travail, car il m'a permis de voyager (de nos jours, tous les Estoniens peuvent aller faire du ski ou de la plongée n'importe quand, n'importe où, mais au début des années 90 ce n'était pas le cas) et de rencontrer des gens venant de cultures différentes. Cela m'a ouvert l'esprit de plusieurs façons. Ce que j'ai préféré, c'était de vivre à New York pendant huit ou neuf mois. J'ai adoré cette ville! C'était comme un modèle réduit du monde entier. J'ai adoré le fait qu'on peut aller à pied d'une culture à une autre. De Chinatown à Little Italy, à Soho, à Alphabet City etc. etc. J'étais une "downtown girl"! En fait, le travail de mannequin en soi est rapidement devenu quelque chose de secondaire. Pour moi, c'était plus important de voir et vivre tous ces endroits et ces cultures différents. Le monde du mannequinat est grand, il y a des milliers de filles. Certaines veulent être top models, d'autres s'amusent, encore d'autres veulent voyager, etc. Il y a bien sûr une pression pour rester mince et jolie, mais cela ne veut pas dire que toutes les filles ont des troubles alimentaires ou prennent des drogues. A: Quels sont vos projets? Comment voudriez-vous voir votre travail évoluer dans l'avenir? M: En ce moment, je vais doucement en attendant que mes enfants grandissent un peu. Au niveau du travail, je suis encore au tout début du chemin. Ma tête est pleine d'idées qui doivent attendre que je puisse me consacrer entièrement à la création. Dans quelque temps je pense ouvrir un site de vente sur Internet pour vendre de petits objets comme des bijoux et des accessoires crochetés et feutrés. A côté de cela, je veux faire quelque pièces plus grandes en crochet, feutre et techniques mixtes, just pour le pur plaisir de créer et tester les limites A: Je vais suivre votre travail de près, et je suis sûre je ne serai pas seule à le faire. Merci, Marianne!
La version originale de cet entretien, en anglais, a été publié dans le numéro 3 du magazine Internet Crochet Insider
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